ACTUALITÉS NATIONALES

8 juin 2020

Les enseignants n’ont pas le don d’ubiquité

- Tu fais comment, toi, pour ton distanciel ?

- Moi je le fais en présentiel, pendant la classe.

 

Ce type de propos, d’apparence dénués de sens, n’étonne plus personne dans le monde de l’éducation. En quelques semaines deux mots, jusqu’alors presque inconnus dans notre profession, se sont imposés dans le langage des enseignants : présentiel et distanciel. Ils sont aujourd’hui au centre d’enjeux importants pour notre profession.

 

Un fonctionnement nouveau

Avec la fermeture imprévue des écoles, les enseignants ont dû, en catastrophe, s’engager dans un nouveau mode d’enseignement. Imparfait, insatisfaisant, loin de nos attentes, augmentant les inégalités entre élèves, mais toujours mieux qu’une perte totale de contact des élèves avec les apprentissages et l’école.

Après un départ chaotique dû, pour partie, au faible dimensionnement initial des ENT (Espaces Numériques de Travail), les choses ont trouvé leur vitesse de croisière, souvent élevée pour les professeurs, mais stabilisée.

Sous-formés aux usages numériques, non équipés par leur employeur, les enseignants se sont dans l’ensemble massivement investis, réinventant leur pédagogie, s’auto-formant sur de nouveaux outils, créant des blogs, des plans de travail, des défis, découvrant l’ENT, des applications ou des padlets, organisant des classes virtuelles, s’enregistrant sur Youtube…  Cette expérience s’est révélée, pour beaucoup d’entre nous, difficile mais riche.

Si dans certains cas le lien avec les parents n’est resté qu’un concept, dans d’autres situations cette relation a été la bonne surprise de ce confinement. La continuité pédagogique leur a permis de se rendre compte de la difficulté de notre métier, de la patience et du degré d’expertise qu’il nécessite. Les retours positifs ont été nombreux, parfois même de la part de ceux qui nous dénigraient.

 

Les lendemains qui déchantent

Certains d’entre nous étaient réticents à un retour avant septembre, se basant sur l’avis du Conseil Scientifique mais considérant également que la continuité pédagogique avait « fonctionné » dans leur classe. Le retour des enfants à l’école s’est souvent apparenté à une douche froide : les notions qui ont été travaillées en distanciel sont loin d’être acquises pour de nombreux enfants et les attitudes d’élève sont pour beaucoup d’entre eux un lointain souvenir. D’autres ont tout simplement régressé pendant le confinement.

Il est alors apparu de manière douloureuse que l’apprentissage ne se résume pas à un contenu, qu’il soit écrit ou visuel. Que l’étayage du parent ne vaut pas celui de l’enseignant. Enfin, que l’interaction directe, physique, entre l’enseignant et l’élève est irremplaçable. C’est d’autant plus vrai pour nos élèves d’âge primaire, pour qui l’acquisition des fondamentaux nécessite la présence de l’enseignant à leurs côtés.

Mais encore une fois, dans cette situation exceptionnelle, c’était toujours mieux que rien…

 

Distanciel et présentiel ne font pas bon ménage

Le faible nombre d’enfants lors du retour en classe a permis pendant un temps, dans certaines écoles, de fonctionner par roulements d‘enseignants en leur dégageant du temps pour assurer le distanciel des élèves restés à la maison. Mis à part les injonctions de certains IEN de faire le distanciel à partir de l’école, même sans connexion internet, et si on occulte la complexité de l’organisation de ces roulements, cette solution s’est révélée pertinente dans de nombreux cas.

Mais les effectifs augmentant, cette rotation est souvent devenue impossible, tout comme la prise en charge de ce distanciel par un enseignant resté chez lui, la majorité d’entre nous revenant progressivement dans nos écoles.

Le SNE a milité, depuis le début, pour qu’il ne soit pas demandé aux enseignants un double travail. Le ministère l’a entendu et indique clairement, dans la circulaire de reprise, qu’un enseignant à 100% en présentiel n’est pas tenu d’assurer le distanciel.

Cependant, pour beaucoup d’enseignants dont la conscience professionnelle est autant un atout que le talon d’Achille, un choix difficile s’est posé : arrêter le distanciel qu’ils avaient continué à la réouverture des écoles, quitte à ressentir cela comme un abandon des familles et des enfants restés à la maison, ou faire un double travail.

Beaucoup d’entre nous ont choisi le double travail. Il y a fort à parier qu’on ne les y reprendra pas…

 

Quels changements pour demain ?

Notre capacité d’adaptation n’est pas passée inaperçue, malheureusement parfois.

La députée Frédérique Meunier a présenté, le 19 mai 2020, une proposition de loi qui vise à  « instaurer l’enseignement distanciel numérique dans les lycées, collèges et écoles », et dont l’objet est de rendre « obligatoire l’organisation d’un service public du numérique éducatif et de l'enseignement à distance ». Cette organisation est déjà présente dans la loi, la députée y ajoute l’aspect obligatoire.

 

Mais c’est dans l’exposé des motifs qu’elle précise son intention pour les écoles :

« Inclure l’enseignement distanciel comme un complément voire une solution alternative, afin de pallier des absences imprévues, élèves malades mais qui peuvent suivre les cours à distance, élèves bloqués par l’absence de transports en commun, intempéries... »

Évidemment, cela est tentant pour les parents de se voir proposer une version numérique du travail fait en classe lorsqu’un enfant est absent Mais les enseignants savent que les absences d’élèves sont quotidiennes et que cela reviendrait donc à effectuer un double travail constant.

 

Il est difficile de prévoir l’avenir d’une telle proposition de loi, mais elle est à mettre en résonnance avec d’autres signaux.

Interrogé dans le Figaro au sujet de la rentrée de septembre, Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE, exige que « les enfants soient accueillis et instruits sur place ou à distance », et se demande « pourquoi les profs ne pourraient pas faire les deux ». Ben oui, pourquoi ?

 

Notre métier s’est lourdement complexifié depuis de nombreuses années, sans contrepartie financière d’ailleurs. Le SNE, comme il l’a fait depuis le développement du travail distanciel dans notre profession avec la crise du COVID19, pèsera de tout son poids lors des nombreuses rencontres avec le ministère, pour que ces velléités restent à l’état de souhaits tout à fait déplacés.

Patrick Ruiz

Délégué SNE Occitanie

Élu CTSD 34

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